Pourquoi partir à l’international ?

By Pascal Faucon

«La grenouille qui reste au fond du puits verra toujours le Ciel tout petit»
Pascal Faucon, UNESCO, 2012
Pascal Faucon UNESCO
 

LE FAUX DEPART

Pendant plusieurs années j’ai eu comme patron un homme qui s’appelait Guillaume. C’était autant mon manager que mon ami. Le projet pour lequel il s’était engagé était d’aider les hommes et les femmes qui partent en Asie dans un cadre professionnel à « passer » d’une culture à une autre. Guillaume avait vécu 17 ans à Singapour. Pour moi il était le spécialiste français de Singapour, celui qui connaissait les hommes et les femmes de ce pays, leur culture et leur mode de fonctionnement. Il aimait me répéter: « On peut partir à Singapour comme Christophe Colomb est allé en Amérique » , c’est à dire :
– Ne pas savoir où l’on va, lorsqu’on est sur la route.
– Ne pas savoir où l’on se trouve, quand on est arrivé.
– Ne pas savoir où on a séjourné réellement, quand on est retourné dans son pays.

Que voulait-il dire ?
On peut partir à l’étranger avec nos certitudes et nos modes de représentation, comme Christophe Colomb à son époque. Notre absence de questionnement nous empêche alors de comprendre le pays dans lequel nous nous trouvons et les personnes que nous rencontrons.
Le départ se joue avant tout dans notre tête.  Partir c’est un chemin intérieur qui consiste à accepter le questionnement, la remise en question de nos idées, de nos projets, de nos valeurs.

Partir comme un conquérant ou comme un chercheur ?
 On peut partir à la conquête de l’étranger… La Chine par exemple a connu les religieux occidentaux venus apporter leur religion. Elle a connu les commerçants anglais venus vendre l’opium des Indes. Elle connaît aujourd’hui les hommes d’affaires occidentaux qui veulent conquérir son vaste marché. A chaque génération la Chine a vu arriver des conquérants occidentaux…
 Le chercheur lui n’a rien à conquérir… Son départ est une démarche intellectuelle ou parfois spirituelle, pour apprendre, chercher, découvrir. C’est aussi bien la démarche d’un scientifique, d’un philosophe, d’un linguiste, ou encore celle d’un artiste, ou d’une anthropologue…  Quelle sera votre démarche ?

 

HERITIERS DE CEUX QUI NOUS ONT PRECEDES : L’OCCIDENT EN CHINE

En 1582, Matteo Ricci jésuite, arrive à Macao. Son objectif est de faire découvrir la religion chrétienne au xchinois. La Chine le transformera profondément. Il sera le premier missionnaire catholique à devenir un proche de l’empereur de Chine. Plutôt que de chercher ce qui sépare le confucianisme du christianisme, sa découverte de la Chine le conduira à rechercher les liens entre les deux traditions. Comment traduire le nom de Dieu en Chinois ? Faut-il rendre le culte à l’Empereur ? Comment honorer les ancêtres ? Quelle place donner à Confucius dans la tradition chrétienne en Chine ? Ces questions sont encore aujourd’hui à l’origine d’un dialogue parfois difficile entre l’Occident et la Chine.
Le 18 octobre 1860, la première convention de Pékin, met un terme à la seconde guerre de l’opium. Le Royaume Uni, La France et la Russie imposent à la Chine la liberté du commerce de l’opium et la liberté religieuse ….C’est au cours de cette guerre que les troupes franco-britanniques brûleront le palais d’été , le Versailles chinois, où la Cour impériale résidait à l’époque. Les français ont oublié ces faits historiques d’autant plus facilement que notre histoire officielle , celle que nous apprenons à l’école primaire ou secondaire, n’en fait pas mention. Qui se souvient en France que Paul Claudel fut consul de France à Hankou (Wuhan) où la France a eu une concession jusqu’en 1943 ? En Chine c’est l’inverse, chaque écolier est nourri des souvenirs et des traces qu’ont laissés les saccages des occidentaux en Chine.
Lorsqu’il nous prend l’envie de donner des leçons aux chinois, souvenons nous de notre passé en Chine. Restons humbles et gardons présent à l’esprit que les seuls chinois engagés dans un conflit armé sur le sol de France n’ont pas brûlé Versailles ou les palais de la République, ils ont soutenu l’effort de guerre allié durant la première guerre mondiale et sont enterrés au cimetière chinois de Noyelles.
Quand nous échangeons sur nos pays respectifs avec nos amis chinois, souvenons nous de notre histoire commune, des motivations de ceux qui nous ont précédés, de la manière dont ils se sont comportés en Chine, de ce qu’ils ont construit ou détruit, de ce qu’ils ont donné ou pris… Tirons les leçons de notre passé commun pour ne pas commettre les erreurs d’hier. C’est vrai pour la « grande histoire » et pour la « petite histoire ».Lorsqu’un étranger arrive dans un lieu, le regard de ceux qui l’accueillent est conditionné par ce qu’ont fait les précédents étrangers, le souvenir qu’ils ont laissé, le comportement et les attitudes qu’ils ont eus.

 

DES ANNES POUR COMPRENDRE : LA FRANCE AU CANADA

Les grands découvreurs français en ont l’expérience. En 1534 Jacques Cartier explore pour la première fois la côte du Canada. Il est parti de France pour trouver une nouvelle route vers l’Asie. Il ne trouva pas de route mais une terre immense à explorer. A son troisième voyage il y découvrit « l’or et les diamants » du Canada dont l’expertise montra qu’ils ne sont que pyrites et quartz. Jacques Cartier n’a trouvé ni la route de l’Asie, ni l’ or du nouveau monde. Samuel de Champlain, ,lui , quelques années plus tard, reconnut pourtant dans cette nouvelle terre un pays illimité à explorer. Il a su voir que l’or et les diamants du Canada sont en fait sa terre, ses forêts immenses, ses lacs, …
 L’expatrié qui part à l’étranger est rempli d’ambitions, de projets et de rêves. Il est prêt à de nombreux sacrifices pour que son rêve puisse se réaliser. La suite de son aventure est parfois comme celle de ses illustres prédécesseurs : une succession d’échecs jusqu’au moment où il arrivera à questionner son rêve initial. Alors il pourra découvrir les vraies opportunités offertes par son départ.
Il nous faut parfois plus qu’une vie pour trouver le sens de ce que nous avons vécu, pour comprendre qu’un échec peut être une chance. Sans départ il n’y a pas de découverte, mais la découverte est rarement celle que nous attendons.

 

« ILS ONT DES YEUX ET NE VOIENT PAS, ILS ONT DES OREILLES ET N’ENTENDENT PAS »

Imaginez vous en professeur dans une classe avec des étudiants asiatiques. Vous expliquez un concept technique et vous demandez ensuite à vos étudiants s’ils ont compris. La politesse chinoise exigera que chacun vous réponde « Oui » que l’étudiant chinois ait compris ou non. Répondre « Non » c’est dire au professeur qu’il est mauvais. Répondre « Oui » c’est lui donner de la Face, lui faire honneur.
Vous entendrez une réponse mais si vous ne connaissez pas l’Asie. Votre interprétation risque d’être erronée.
« Ils ont des yeux et ne voient pas, ils ont des oreilles et n’entendent pas » sont des paroles qui illustrent donc parfaitement notre situation lorsque nous changeons de langue, de pays, de culture. Nous ne sommes plus capables d’interpréter correctement ce que nous entendons ou voyons.
Même si nous utilisons la médiation d’une personne ou d’une langue commune comme l’Anglais pour communiquer , nos concepts , nos références ne sont pas les mêmes .
Je me souviens d’un étudiant en Génie Civil. Il avait réalisé son stage sur un chantier avec des ouvriers qui ne parlaient pas sa langue et ne comprenaient pas l’Anglais. « Comment faisiez vous pour vous comprendre ? » lui ai je demandé. Il m’a expliqué qu’il avait appris à échanger en faisant des dessins. Il dessinait et les ouvriers redessinaient pour lui montrer qu’ils avaient compris.
Partir est un chemin d’humilité : se remettre en question, s’adapter, reformuler, réapprendre à communiquer pour chaque chose qui nous paraissait évidente avant de partir.

 

CHANGER NOTRE REGARD ETHNOCENTRIQUE

Lorsque les français dessinent une carte du monde, son centre est la France. Lorsque les chinois font le même exercice, c’est la Chine qui en devient le centre. Si l’on veut construire une route commune, il nous faut apprendre à regarder le monde avec le regard de l’autre, avec ses valeurs, ses convictions, son histoire, ses peurs, ses espérances. 

Cette analyse est un principe humaniste mais aussi un principe basique de vente. On ne peut pas vendre un produit un projet à une personne si on n’essaye pas de comprendre son besoin, ses attentes et ses contraintes. Que nous partons en Chine pour vendre des produits ou pour étudier, nous devons développer notre ouverture d’esprit, notre regard et notre capacité d’écoute.

 

PARTIR POUR DEVELOPPER MA CAPACITE D’INNOVATION A MON RETOUR EN FRANCE

Sortons pour quelques instants du contexte asiatique pour essayer de comprendre les mécanismes qui contribuent à l’innovation. L’histoire moderne de la science est riche d’enseignement pour chacun d’entre nous. A titre d’exemple, la médecine utilise aujourd’hui couramment l’imagerie par La Résonance Magnétique Nucléaire . Or cette technique utilise les propriétés du magnétisme nucléaire découvertes par des physiciens dans la première partie du 20ème siècle. Dans les années 1950, des chimistes ont ensuite montré que ces propriétés magnétiques du noyau étaient influencées par son environnement proche, c’est à dire les autres noyaux. Ils ont commencé à utiliser la résonance magnétique nucléaire pour comprendre la structure des matériaux. Par la suite les médecins se sont eux aussi intéressés aux découvertes faites par leurs collègues physiciens et chimistes pour utiliser les variations du magnétisme nucléaire en fonction de l’environnement et réaliser des images du corps humain. Chaque étape a été sanctionnée par des prix Nobel en physique, chimie et médecine. A chaque avancée, la découverte est venue des chercheurs qui ont su sortir de leur propre communauté pour s’approprier les découvertes d’une autre communauté .

Quitter son pays peut produire en chacun de nous les mêmes fruits. En essayant de comprendre une autre culture, une autre communauté, nous pouvons ensuite revenir dans nos communautés pour innover pour inventer. Par analogie on peut prendre l’image du cerveau. Le cerveau va dégénérer si les neurones ne sont pas interconnectés. Ce sont les nouvelles connections, les nouveaux ponts qui lui redonnent vie.
IL N’Y A PAS DE NOUVEAUX PONTS SANS FRANCHISSEMENT D’UNE NOUVELLE FRONTIERE
Innover c’est partir pour écouter, observer, se laisser surprendre, chercher.
Innover c’est partir prendre du recul par rapport à sa culture, à ses projets , ses manières de penser
.
Innover c’est partir pour revisiter sa culture, son identité, ses habitudes, ses pensées à la lumière de ce que nous avons appris chez les autres.

 

COMMENT ONT-IL FAIT ?: LA «DEMARCHE JAPONAISE»

Le 19eme siècle est celui des « traités inégaux » entre l’Europe et la Chine. France, Angleterre, Allemagne, imposent alors leurs lois fondées sur leurs intérêts économiques. Au même moment le Japon est depuis plus deux siècles fermé aux occidentaux. Il s’est refermé sur lui-même. On y vit comme au Moyen âge. En 1858, l’Amérique, absente de Chine, mais pleine d’ambitions en Asie, vient réveiller ce Japon endormi. Le commodore Perry arrive en face de la rade de Tokyo et soumet un ultimatum au Japon : une intervention militaire américaine ou, pour l’éviter, l’ouverture du Japon au commerce avec les Etats Unis.
Les décideurs japonais vont alors prendre une décision sans équivalent dans l’histoire moderne: Construire le Japon du 20eme siècle en prenant le meilleur de chaque société occidentale. Pour cela ils vont envoyer leurs experts en Europe et aux USA pour observer, écouter et apprendre… En un siècle, le Japon va ainsi devenir l’une des principales puissances du Monde.
Avons nous tiré des leçons de l’histoire japonaise ? Combien de nos hommes politiques ont passé du temps au Japon ou aux USA , ou en Chine ?

Réussir une implantation de société là où personne n’a réussi 
Reprenons le cas du Japon, l’un des marchés les plus compliqués du Monde pour les occidentaux. Dans nos formations pour managers français organisées au Japon, nous faisons souvent intervenir des directeurs de société françaises implantées au Japon afin de mettre en perspective le rôle du CEO dans la réussite ou non de l’entreprise au Japon.
Une entreprise qui change son directeur général tous les 3 ans ne pourra s’implanter durablement dans ce pays. Le directeur général sera comme un ambassadeur. Son rôle se limitera à la représentation de la société , mais la confiance ne pourra s’établir durablement avec ses homologues japonais. Si le directeur change c’est que la société n’investit pas dans le pays. C’est que le Japon n’est pas stratégique pour la société.
L’histoire de Stéphane Ginoux, Président & CEO de Eurocopter Japon (2011) montre à l’inverse que l’investissement humain d’un homme dans la langue et la culture du pays contribue de façon extrêmement importante au développement de la société. Stéphane Ginoux travaille au Japon depuis 1993. Il intègre Eurocopter en 1996, société présente dans ce pays depuis 1992. Depuis plus de 16 ans Stéphane Ginoux conduit la destinée de cette société au Japon. En 2009, 13 ans après l’arrivée de Stéphane Ginoux, Eurocopter représentait 57% de parts du marché japonais dans les secteurs civil et parapublic avec une flotte de 360 hélicoptères. Stéphane Ginoux est le modèle du patron français qui a épousé la culture japonaise. Sa vie personnelle et professionnelle est au Japon. A l’image des patrons japonais, c’est un homme fidèle à son entreprise, à ses clients, à ses partenaires. Eurocopter a certainement de bons produits, mais sans Stéphane Ginoux il n’est pas certain que la société ait pu réussir une telle aventure dans l’un des marchés les plus exigeants de la planète. L’homme qui accepte de remettre en question sa culture, ses habitudes, ses méthodes de travail, peut changer le destin d’une entreprise.

 

NOUVELLES TENDANCES POUR LE RECRUTEMENT DES PROFILS INTERNATIONAUX

Dans les années 80 les PME-PMI françaises avaient pour horizon l’Europe qui devenait le nouvel espace économique. Aujourd’hui cet horizon est devenu mondialisé. Sans nécessairement être implantées en Asie, les entreprises françaises doivent conduire de plus en plus de projets avec des partenaires asiatiques.
Récemment nous avons commencé à travailler avec un industriel sur le processus de recrutement de leurs managers juniors en France. Une fois sélectionnés pendant leur dernière année d’études, les jeunes français sont envoyés en Asie pour y faire un stage au sein d’équipes asiatiques. On teste ainsi leur capacité d’adaptation dans un environnement inconnu :
– Capacité d’intégration dans une autre culture
– Adaptation à un environnement inconnu et non maîtrisé
– Capacité à gérer des situations de crises
– Ouverture d’esprit
– Flexibilité et acceptation du changement
Pour cet industriel il n’est plus possible de recruter en France des cadres qui n’ont pas démontré par une expérience de déracinement leurs facultés à se questionner et à vivre l’inattendu.

 

SOMMES NOUS PRETS A PARTIR

Quand nous nous engageons dans un projet c’est une question grave que nous devons souvent nous poser : Sommes nous prêts à aller jusqu’au bout de ce projet ?
Nous sommes confrontés à cette situation à chaque étape de notre vie :
Lorsque nous nous marions ou décidons d’avoir des enfants.
Lorsque nous commençons un nouveau projet professionnel.
Lorsque nous partons vers un autre pays pour y vivre et travailler.
Lorsque nous envoyons en mission des personnes sous notre responsabilité aussi bien dans l’armée, dans l’entreprise ou encore dans l’éducation.
Il y a toujours un grain de sable, un événement, une rencontre, des situations non prévues. Le chaos vient se glisser dans nos plans initiaux qui ne se passent jamais comme prévu. Les physiciens savent que l’énergie est synonyme de désordre et que c’est de cette façon que des changements sont possibles. Sans ces changements il n’y aurait pas eu d’évolution vers la vie.
Le principe d’incertitude est ancré même dans nos lois physiques . Théorisé par Werner Karl Heisenberg en 1927, il stipule que l’univers n’est ni prévisible ni déterministe.
Nous pouvons et devons nous préparer, essayer d’anticiper les problèmes que nous aurons pour construire les solutions futures. Mais soyons réalistes : Rien ne se passera exactement comme nous l’avons prévu. Nous préparer à partir c’est apprendre à danser avec l’incertitude.

 

Intervention Pascal Faucon à l’UNESCO
Forum des jeunes, 30 Mai 2012 : Pourquoi partir à l’international

Cette intervention a été reprise dans le livre «Le guide du stagiaire en Chine» de Pascal Faucon